« La Maison Jaune » une histoire universelle en Chawi

Pour me faire ma propre idée et ma propre lecture du film je me suis abstenu de lire la presse et tous les écrits sur « La Maison Jaune ». En attendant, les échos et la bonne presse des professionnels du cinéma, au fond de moi, me réjouissaient.

Je ne suis pas parti voir ce film pour chercher un quelconque engagement ou message politique. Je suis parti le voir parce que c’est un film dans ma langue maternelle. Je suis parti le voir pour contempler des images de mon pays et écouter des sonorités véhiculées par ma langue. Je suis allé voir ce film parce que c’est le premier en Chawi. Je suis allé voir ce film pour le plaisir de voir les miens transposés et exportés. Les miens dont les émotions, les joies et les tristesses sont partagées avec le monde via un outil universel : l’art cinématographique.
Pour toutes ces raisons je suis allé voir ce film et je ne regrette pas de l’avoir fait et ne suis point déçu. Bien au contraire.

Aujourd’hui, le 05 mars de l’an 2008, à la salle du cinéma « L’espace Saint Michel », la seule bombe qui a retenté ce sont les voix et les images du film Chawi « Akham awragh ».
Dans ce film, il est question :

De la Femme:

La société conservatrice et réactionnaire veut l’exclure et la minoriser et la mineuréser à vie. Le réalisateur l’a imposé comme être à part entière et à tous les âges. Un vibrant hommage en cette occasion de la journée internationale de la femme.

De la langue arabe et de l’administration:

L’arabe a une armée derrière elle, l’arabe constitue l’une des assises du pouvoir. L’arabe violente mon Pays Chawi et ma langue est agressée chez elle.
Au Pays Chawi, l’administration est un corps étranger avec ses règles, sa logique et sa langue.
La langue de la gendarmerie est l’arabe, la langue de la mairie c’est l’arabe, la langue de la ville c’est l’arabe, la langue de la paperasse c’est l’arabe et la langue de l’écrit c’est l’arabe. Tout ça dans mon Pays Chawi dont la langue est le Chawi.
L’administration a été défiée par un paysan Chawi travailleur, armé de bonté, de simplicité, d’abnégation, de courage et d’amour des siens, de sa terre et de ses montagnes.
L’administration, pendant un moment voire des moments, le temps d’un film, s’est faite pliée. Le paysan Chawi a pu humainement arrêter cette machine déshumanisante et destructrice.
Le paysan Chawi avec sa lamberetta (tricycle) a pu franchir fièrement avec sa famille le grand portail de l’administration : la Préfecture. Quelle victoire!!

De la langue Chawie:

La langue Chawie c’est le fil conducteur, le lien et le support. C’est la langue des montagnes, des paysages, des hommes et des femmes, des pierres et de la vie.
La langue Chawie, la langue des miens et des mes ancêtres n’a derrière elle ou avec elle ni armée, ni un pouvoir politique, ni école, ni institution. Ma langue Chawie s’arme de la vie de ses enfants, se ressource des montages de mon Pays Chawi. Les pierres, les motagnes, les champs, les oiseaux, le ciel, les odeurs et les sons de mon Pays Chawi parlent Chawi. Dans mon Pays Chawi la terre parle Chawi. Son enracinement c’est son arme. Une arme non pas pour spolier les autres, ni les hégémoniser : une arme pour demeurer elle-même pour elle et pour ses enfants. Tant qu’il y a de la vie et tant qu’il y a des Chawis qui parlent Chawi, ma langue demeura et défiera toutes les armées et tous les pouvoirs. Le film Akham awragh, « La Maison Jaune », évoque le qutidien de Chawis en Chawi. « La Maison Jaune » est une histoire universelle mais en Chawi.

De la vie et de la mort:

La mort est liée à la vie et vice versa. Les vivants fuient la mort, s’interrogent sur la mort. Les morts ne vivent plus et ne sont plus de ce monde des vivants. Hakkar dans son chef-d’œuvre a réussi a les faire rencontrer sans conflit. Imaginez où ? Dans un cortège de mariage. La rencontre de la tristesse et de la joie.
Le son de la flute Chawie annonçant l’heureux événement, le mariage d’un très beau couple, croise la nouvelle de la mort de l’enfant (garçon) de la famille montagnarde. Cette nouvelle est matérialisée par la lettre transmise par la gendarmerie à Alya, la fille d’Al-Miloud le paysan. La vie est la mort se sont croisées et côtoyées sur un tronçon de la route sinueuse d’une colline comme y en dans les montagnes de mon Pays. Elles se sont croisées le temps que la fille rejoigne son papa qui vend ses pommes de terre et ses tomates, le fruit de son labour, sur les bords de la route où il, lui aussi, côtoie un monde pressé. Tellement pressé qu’il oublie de vivre et court tout droit à la rencontre de la mort.
Dignement et pour exhaussé la demande de sa femme « uguir, è Al-Miloud awèyed memmi Belkacem» (Mouloud va me cherchez mon fils Balkacem), le paysan part récupéré son fils militaire, en permission, officiellement décédé dans un accident de la route à Fèyes, à une vingtaine de kilomètres de chez lui.
Al-Miloud est parti sur sa lambretta jusqu’à la morgue de Batna, à 100 km de Khenchela. Lui, il n’était pas pressé. Sur son chemin il a rencontré des humains bons, des sous humains moins humains et des médiocres. Sur son chemin, il a fait rappeler aux autres ce qui est la vie, la bonté et l’humanité.
Al-Miloud le paysan Chawi ne comprend pas pourquoi on ne le laisse pas prendre son fils, mort. L’administration a des procédures et elles doivent être respectées. Mais Al-Miloud le Chawi déterminé, dans un entêtement digne d’un Chawi, a volé le corps de son fils de la morgue. Oui, il a bien volé. Sur la route en aller comme au retour les gens se défaient, oublient leurs rôles et leurs fonctions. Chacun fait de son mieux et à sa façon pour consoler Al-Miloud le paysan et compatir avec lui. Le gardien de la morgue a fini par le rattraper pour lui fournir le papier lui autorisant la levée du corps.
Même le pharmacien a oublié ses antidépresseurs et lui a conseillé de peindre la maison en jaune en vue d'une éventuelle guérison de sa femme qui souffre de "la maladie de la tristesse" de puis la mort de son enfant ainé Belkacem
Chaque image du film renvoie mille autres images, et chaque parole prononcée dit autant de mots. Chaque moment du film est une éternité. Durant la projection je n'avais qu'une seule envie, que le film ne finisse pas.
Les acteurs, tous des amateurs, tous Chawis et tous de la région, seule la mère est actrice professionnelle et kabyle qui s'exprime d’ailleurs dans un Chawi parfait. Les acteurs tellement amateurs que j'avais l'impression de vivre parmi eux et comme eux, tellement amateurs qu'ils ont exprimé authentiquement et professionnellement la réalité de mon pays Chawi.
Le cameraman, un très jeune français dont la maison jaune est son premier long-métrage, en aparté m'a avoué que le seul jeu de lumière utilisé pour les prises de vue est la lumière authentique qui rayonne sur le pays Chawi. Pour ne pas utiliser un jeu de lumière artificielle, il a préféré jouer avec la lumière du pays Chawi. Le résultat...c'est un Arc-en-ciel.
Le réalisateur n'avait pas besoin de planter un décor. Les ingrédients étaient tous réunis. Il a suffi de quelques retouches, de quelques couleurs et d'une camera qui tourne et surtout du génie du metteur en scène et de la générosité du réalisateur, les deux dans la personne de Amor Hakkar qui aussi est l'acteur principal. Amor et ses collaborateurs se sont fait plaisir et ont donné vie à l'histoire d'une famille montagnarde vivant harmonieusement et en osmose avec son environnement. Les plans des paysages, accompagnés d’une musique arménienne, expriment simultanément l'immensité, la profondeur et la proximité du Pays Chawi.
Dans le film on distingue deux mondes juxtaposés, séparés par le bitume. Un monde pris par le temps et un autre qui prend le temps.
Comparées à celles du monde pris par le temps, les conditions de vie d’Al-Miloud le paysan Chawi et sa famille semblent hors du temps et qui reflète le quotidien de beaucoup de familles Chawies laissées pour compte par les autorités.
L'habitat de fortune de la famille d’Al-Miloud et son mode de vie austère ne les privent pas d'Amour, de solidarité et de volonté de survivre. Qualités qui fait des membres de cette famille des êtres heureux.
Al-Miloud est tellement simple dans ses rapports avec l'argent. Il a troqué d'avance la récolte de 80 cageots de pomme de terre en échange d'un "appareil spécial", comme il le dit, lui permettrait de visionner la cassette vidéo récupérée dans les affaires de son fils. Il a appris par hasard en livrant son « al-battitta » (pommes de terre) à un restaurateur qu'il existe un "appareil spécial" qui fait parler sa « boite blanche » pleines d’images.
Malgré son sacrifice, son troc s'est avéré inutile, il lui faut de l'électricité pour faire fonctionner cet « appareil spécial ».
Al-Miloud se contentait de sa lambretta et de la route pour satisfaire ses besoins. La nuit, Al-Miloud se contentait de clair de lune sur sa montagne et d’une lanterne pour éclairer sa vie et contempler les siens. Cette fois-ci l'électricité devient indispensable. Un besoin qui l’engage dans une bataille avec les autorités. Il réussit miraculeusement par la gagner. La famille est réunie autour de "l'appareil spécial". Au bout de quelques secondes d'image et de paroles...les yeux de la maman bien éparpillés, un sourire d’Alya… et c’est la délivrance. Le mort donne la force aux vivants de continuer à vivre.
Aujourd’hui, je comprends mieux l’émotivité et le bouleversement d’Amor Hakkar, sanglotant comme un enfant, lors d'une de ses conférences de presse. Moi, j'avais des larmes de joie, de bonheur et de fierté aux yeux. Mille fois merci et bravo.


G.B.
Ichawiyen Autrement, Paris, le 05/3/2008

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